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Et si l’intelligence collective reposait sur nos compétences de collaboration ?

16 avril 2020  -   8 minutes

Nawal Abboub

Nawal est co-fondatrice et Directrice Scientifique de Rising Up. Elle est docteure en sciences cognitives (Université Paris Sorbonne Cité) et intervient en tant qu'enseignante à l'Ecole Normale supérieure.

Delphine Potdevin

Delphine est chargée d'étude chez Rising Up. Elle est également doctorante en sciences cognitives (Université de Saclay, LIMSI-CNRS ).

En quoi cette vidéo nous permet-elle de nous éclairer sur l’origine de nos comportements sociaux ? Qui n’aurait pas réagi de cette manière ? Comprendre que nos actions sont liées à celles des autres ou encore que nos comportements individuels ont des répercussions sur le bien-être collectif est au cœur de l’actualité !

Si les humains ont créé des systèmes aussi complexe (langages, groupe sociaux, éducation, technologies  etc) ce n’est pas grâce à l’affrontement constant les uns contre les autres, mais grâce à une collaboration constante les uns avec les autres ! Au court de ces dernières années, nous avons bien trop mis de côté l’idée que c’est bien nos compétences de collaboration (partage, équité, coopération, …) qui ont été la clef de succès de notre espèce, d’ailleurs, nous sommes loin d’être la seule !

Si de nombreuses études scientifiques nous ont beaucoup éclairé ces dernières années sur les compétences sociales humaines, de nombreuses réponses ont pu également être fournies par des études chez le singe. En effet, bien que des différences claires existent entre ces espèces, la recherche en sciences cognitives nous a révélé ces dernières années que nous avons bien plus de points communs que nous pouvions le penser ! Les singes et les hommes partagent de nombreux traits, notamment dans leurs comportements sociaux et leur rapport à l’équité ou au partage. Mais dans quelle mesure ces comportements reflètent une partie non-visible de notre héritage ? Pourquoi certaines situations nous sont-elles intolérables ? Pourquoi ces concepts de partage, d’équité et d’altruisme résonnent en nous aujourd’hui et résonneront encore plus demain ?

Pour mieux comprendre l’origine de ces concepts, décryptons ensemble cette expérience faite il y a quelques années et qui a rendu cette vidéo virale sur les réseaux sociaux !

Dans cette vidéo, la tâche demandée aux singes (capucin) était assez simple, en rendant un caillou à la scientifique, ils recevaient chacun une récompense. Mais très rapidement, nous avons vu que les deux singes ne recevaient pas la même récompense, notamment parce qu’ils ne réagissaient plus de la même manière ! Et c’est justement cela qui rend l’expérience particulièrement intéressante (et la vidéo virale).

Mais que s’est-il passé dans la tête de ce singe pour qu’il adopte un tel comportement ? Pourquoi la récompense initialement satisfaisante devient elle totalement inacceptable pour lui ?

1. La notion d’équité dans les comportements sociaux

1.1. L’importance de la nature de la récompense dans l’effort fourni

Revenons au début de l’expérience, pour la même tache le singe de gauche recevait un concombre alors que le singe de droite recevait un grain de raisin. Nous avons tous également remarqué qu’au début de la vidéo, tout allait plutôt bien. Les deux singes étaient assez satisfaits jusqu’à ce que le singe de gauche se rende compte que pour la même tâche le singe juste à côté de lui recevait un raisin, alors que lui ne recevait « qu’un concombre ». A ce moment-là nous l’avons tous vu cesser d’être satisfait de sa récompense en allant jusqu’à renvoyer la récompense à la scientifique !  Pourquoi ?

Comme nous pouvons l’imaginer, au vu de la réaction de ce singe, ce n’était pas tellement d’obtenir une récompense qui comptait à ce moment-là. Ce qui comptait vraiment, c’était la différence de valeur de la récompense qu’il y avait entre lui et son voisin ! Que ce soit pour les singes (voire même pour nous !) le raisin a de manière générale, une valeur gustative bien plus importante que celle du concombre ! Et dans cette situation, le singe de gauche a très rapidement perçu que pour le même effort fourni, il ne recevait pas la même récompense, il recevait « moins » que l’autre.

Qui ne serait pas d’accord avec ce singe finalement, pourquoi recevoir moins que l’autre pour la même action ? Pas si bêtes ces singes, n’est-ce pas ?

Ces résultats nous montrent que pour une même tâche les singes sont sensibles à la valeur de la récompense qu’ils reçoivent en fonction de l’effort fourni, mais pas seulement ! Ils sont également sensibles à ce que les autres obtiennent pour le même effort fourni ! Ce qui nous indique à quel point les singes et notamment les capucins sont dotés de hautes compétences sociales, puisqu’ils prennent en compte l’autre (et ce qu’il a obtenu) dans leur décision. Leurs perceptions fines de l’environnement social vont ainsi leur permettre d’adapter leurs comportements, pour le meilleur et pour le pire !

Prendre le point de vue de l’autre et de la valeur de sa récompense est donc au cœur de cette situation « conflictuelle » ! Mais pourquoi ? Est-ce que cela veut dire que les singes veulent obtenir plus que l’autre ? Ou cela veut dire qu’ils veulent obtenir au moins autant ?

1.2. L’équité et les règles de partage

Pour répondre à ces questions, une série d’études a été menée chez le singe (chimpanzé) à l’institut Max Planck en Allemagne[4],[7]. Un petit groupe de singes a été entrainé pour participer à un jeu de partage. Les chercheurs ont imaginé ce jeu pour mieux comprendre comment les singes prenaient des décisions quand il s’agissait de partager de la nourriture :

Deux singes étaient placés face-à-face dans une cabine expérimentale dans laquelle se trouvaient des cordes de couleurs. Le singe de droite est le sujet (celui qui actionne la corde) et le singe de gauche est le partenaire (celui qui dépend des actions du sujet). Le but du jeu était de tirer les cordes pour recevoir des récompenses placées au centre de la cabine (Figure 1).

Comme nous pouvons le voir sur la Figure 1A, le singe de droite (Subject), en fonction de la corde qu’il tirait pouvait choisir de :

(A) ne rien recevoir mais distribuer une récompense à son partenaire.

(B) recevoir une récompense et ne pas distribuer de récompense à son partenaire.

(C) recevoir une récompense et en distribuer une à son partenaire.

(D) laisser le choix de la récompense à son partenaire.

Mais quelle corde les singes allaient-ils tirer le plus souvent ? Allaient-ils privilégier leur partenaire (A et D), leur propre bénéfice (B), ou allaient-ils préférer une décision équitable (C) ?

Les résultats de l’expérience montrent que dans 75% des cas, les singes choisissent la décision équitable (C) et partage les bénéfices du jeu !

Ce que nous suggère cette étude, c’est que les singes ne préfèrent pas recevoir plus que l’autre, mais au moins autant. Ils préfèrent donc des situations de répartitions équitables !

Mais s’ils sont prêts à partager autant, seront-ils toujours prêts à partager, quitte à avoir moins que prévu ? En d’autres termes, seront-ils capables de faire preuve d’altruisme ?

1.3. L’altruisme, une compétence clef.

Pour répondre à cette seconde question, les chercheurs ont complexifié le jeu de partage. Ils ont imaginé ce jeu pour mieux comprendre comment les singes prenaient des décisions quand ils avaient le choix de partager leur récompense ! Pour cela, un singe prénommé Taï a été entrainé spécifiquement pour laisser systématiquement le choix du partage à son partenaire (comme dans la situation D du jeu précédent). A partir du moment où Tai lui laissait le choix, le partenaire de jeu pouvait choisir de tirer les cordes qui permettaient de :

(A) recevoir une récompense (4 friandises) et ne pas distribuer de récompense à Taï (0 friandise)  

(B) recevoir une récompense (3 friandises) mais distribuer une récompense (1 friandise) à Taï

Quelle corde les singes allaient-ils tirer le plus souvent ? Allaient-ils garder leur récompense que pour eux : choix dit « individualiste » (A) ? ou allaient-ils préférer une décision un peu plus équitable : choix dit « altruiste » (B) ?

Étonnament, les résultats de l’expérience montrent que dans 50% des cas, les singes choisissent d’offrir une de leurs friandises à Taï !

Ces résultats suggèrent donc que les singes étaient prêts à faire preuve d’altruisme, alors même que cela va à l’encontre de leurs propres intérêts, en l’occurrence ici, perdre 1 friandise dans l’échange !  Par ailleurs, cette sensibilité est encore plus haute que puisque d’autres recherches ont observé que les singes pouvaient même aller jusqu’à refuser de poursuivre la tâche quand ils recevaient une meilleure récompense que leur voisin [1],[2].

Toutes ces recherches nous indiquent donc que ce qui compte pour les singes n’est pas tellement de recevoir plus que l’autre, mais que chacun puisse avoir au moins autant dans l’échange ! Faire preuve d’équité et d’altruisme sont des compétences bien présentes chez les singes et suggère ainsi qu’ils sont dotés de compétences sociales bien plus hautes que nous l’avions imaginé.

Mais quelle est l’origine de ces comportements de régulation « sociale » et dans quel but ?

2. La collaboration : une compétence au cœur de nos interactions sociales

2.1. La collaboration, un facteur essentiel au bon fonctionnement du groupe.

De nombreux chercheurs [5],[6] ont fait l’hypothèse que les comportements altruistes, ou les comportements visant à satisfaire l’équité sont indispensables dans les groupes sociaux. Ils sont indispensables parce qu’ils participent notamment à éviter le conflit et à maintenir une bonne cohésion sociale dans les communautés. Quand des situations d’iniquité apparaissent au sein du groupe, de nombreuses émotions négatives ainsi que des comportements nocifs pour le maintien et la survie du groupe y sont associés (e.g. agression, stress, évitement, refus de collaboration). C’est ce qui expliquerait pourquoi les comportements visant à respecter l’équité ont été conservés et privilégiés au cours de l’évolution : ils instaurent un climat rassurant et favorisent les échanges et la coopération.

Au-delà d’assurer un climat social apaisé, ces comportements seraient particulièrement précieux, notamment parce qu’ils permettraient aux individus de réaliser des actions complexes, dont les bénéfices sont bien supérieurs à ceux générés par des actions individuelles. En d’autres termes, un comportement altruiste porté par un seul individu confère un avantage à tout le groupe !

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Cette sensibilité à l’équité et l’existence de comportements altruistes chez le singe nous montre à quel point ils sont dotés de compétences sociales de très haut niveau. Mais qu’en est-il chez l’homme ? Naissons-nous avec le sens de l’équité ?

2.2. La collaboration : une compétence innée ?

Pour répondre à ces questions, les chercheurs se sont intéressés notamment aux jeunes enfants pour comprendre comment ces compétences étaient déjà ou non présentes dès la naissance. Et c’est comme cela qu’une étude a notamment montré que de très jeunes enfants de 2.5 ans distribuaient déjà des récompenses à des marionnettes de manière équitable ! Et ce, sans qu’aucun adulte ne les ait encouragés à le faire [8]. Il semblerait même que ces compétences soient présentes encore plus tôt puisque d’autres recherches ont montré que dès 16 mois, les enfants préféraient les personnages de dessins animés qui offraient des prix de façon équitable par rapport à ceux qui ne le faisaient pas [3].

Ces études approfondies chez de jeunes enfants nous offrent des pistes de réponses solides et suggèrent que les jeunes enfants auraient déjà conscience de l’importance de l’équité dans des situation de partage ! Cette capacité serait donc présente très tôt, chez l’homme.

S’appuyer sur ces catalyseurs sociaux pour renforcer la qualité de nos environnements et la cohésion.

Que tirer de ces recherches pour mieux nous adapter dans un monde complexe, qui actuellement nous pousse dans nos retranchements ?

Ces recherches nous indiquent que ces comportements, qui se sont développés et complexifiés avec l’évolution, s’inscrivent profondément dans nos codes sociaux et nos dynamiques de groupe !  Elles nous montrent à quel point les singes, les humains même dès le plus jeune âge, possèdent des compétences sociales de très haut niveau. Les singes et les humains sont des êtres hautement socialisés et sont dotés de compétences qui leur permettent dans certaines conditions de faire preuve d’altruisme même lorsque cela va à l’encontre de leurs propres intérêts.

Prenons alors conscience de la puissance de ces « catalyseurs » sociaux et analysons finement nos environnements. Ce sont des compétences indispensables pour communiquer efficacement, apprendre rapidement, s’adapter à de nouvelles situations, résoudre des problèmes complexes ! Et ces compétences de très haut niveau, héritage du fruit de l’évolution, comme l’empathie, l’altruisme se développent et s’améliorent si et seulement si nous prenons le temps de les cultiver.

https://giphy.com/gifs/star-wars-yoda-CitVSKGce921y

A l’heure où notre monde est bousculé par de nombreux changements, apportons un nouvel éclairage scientifique en rappelant l’importance et l’impact de nos actions sur le bien-être des autres ! Si nous voulons construire le monde d’aujourd’hui et de demain, la coopération sociale n’est plus une option aujourd’hui, elle est une nécessité. Cultivons ces compétences tournées vers l’autre pour un bien-être collectif et utilisons-les pour nous garantir l’entraide, la coopération, le soutien et la collaboration. Prenons conscience que l’iniquité, le manque d’altruisme et l’individualité déstabilisent massivement nos dynamiques de groupe. Garantissons-nous une harmonie individuelle mais également collective, pour se sentir bien, inventer, créer, et ne jamais cesser d’apprendre, encore plus dans des contextes de crise comme celle que nous vivons actuellement.

KEY POINTS :

1. Le sens du partage est une composante essentielle dans la qualité de nos relations sociales

2. L’équité et l’altruisme sont des concepts clefs qui garantissent le bon fonctionnement des groupes sociaux

3. L’être humain n’est pas le seul à faire preuve d’altruisme : les grands singes le font aussi !

4. L’altruisme a beau être une capacité inné, elle se cultive et s’entretient pour perdurer !

5. Gardons à l’esprit, aujourd’hui plus que jamais que l’action d’un individu peut avoir un impact sur tout un groupe.

Références

  1. Brosnan SF, Talbot C, Ahlgren M, Lambeth SP, Schapiro SJ (2010). Mechanisms underlying responses to inequitable outcomes in chimpanzees, Pan troglodytes. Anim. Behav. 79:1229–1237.
  2. Brosnan, S. F., & de Waal, F. B. (2014). Evolution of responses to (un) fairness. Science, 346(6207), 1251776.
  3. Geraci & Surian, (2010). Sixteen month old prefers agents that perform equal distribution, ICIS, Baltimore.
  4.  Kohn, S. (2018). The Opposite of Hate: A Field Guide to Repairing Our Humanity. Algonquin Books.
  5. Milius, S., & Waal, D. (2003). Unfair trade: Monkeys demand equitable exchanges. Science News, 164(12), 181-181.
  6.  Moll, H., & Tomasello, M. (2007). Cooperation and human cognition: the Vygotskian intelligence hypothesis. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 362(1480), 639-648.
  7. Schmelz, M., Grueneisen, S., Kabalak, A., Jost, J., & Tomasello, M. (2017). Chimpanzees return favors at a personal cost. Proceedings of the National Academy of Sciences, 114(28), 7462-7467.
  8. Sloane & Baillargeon (2010). 2,5 years olds divide resources equally between two identical non human agents, ICIS, Baltimore

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